Michel Layaz
Louis Soutter, probalement

Louis Soutter est un artiste suisse né en 1871. Incompris de son vivant, il deviendra pourtant, après sa mort, un des emblèmes de l’art brut. Il y avait chez cet homme quelque chose de différent et de torturé, une douleur de vivre sourde qui vous tort les boyaux avec une intensité telle qu’elle vous mettrait à genoux.

Bien loin de nous offrir une biographie classique, Michel Layaz nous livre ici le roman de la vie probable de Soutter, des écrits intimistes comme s’il avait marché à ses côtés à chacun de ces moments ; témoin invisible de cette souffrance et de ce génie entremêlés. De sa petite enfance, à son dernier dessin, chaque événement significatif nous est conté avec douceur, et même un semblant d’affection… Louis aimait jouer dans le jardin avec sa sœur, Jeanne, elle aussi en avance sur son temps. Il aimait jouer du violon, a fréquenté les plus grands orchestres de l’époque, rencontré Stravinsky, Ramuz, Giono, il était un cousin du Corbusier. Un temps directeur d’une école d’art dans le Colorado puis errant d’hôtels de luxe en hôtels de luxe à Paris, Soutter ne trouve jamais vraiment sa place, vit au dessus de ses moyens, aime le luxe. Il est transporté par la musique à tel point que lorsque les émotions sont trop fortes, il ne parvient plus à jouer… C’est un grand sensible auquel personne ne ménagera vraiment. Le temps n’était pas à la délicatesse, plutôt à la robustesse ; celle de l’homme face à la vie, celle de l’homme face à lui-même… Pour beaucoup, Louis Soutter était un original, un déviant, un pervers et pourtant… Interné de force à l’âge de 52 ans, il laisse enfin libre cours à son génie.

Ne vous attendez pas à un récit héroïque et palpitant. Nous sommes bien loin d’une épopée lyrique et fantastique. Pourtant, Louis et l’auteur ont su m’emmener, me transporter, dans un autre siècle, dans une autre vie.


« C’était Marcel qui l’avait incité à utiliser de la peinture à l’huile, à se laisser tenter par les couleurs. Il lui prêtait sa palette. Louis n’appréciait guère cette technique, trop lente, trop chargée, n’y recourut que rarement. A Louis, créer avec trois fois rien convenait mieux. »

(p. 214)

Ce livre exprime avec brio la solitude de l’artiste non conventionnel, celle de l’hypersensible. Il est aussi une magnifique photographie de la société du siècle passé. On y reconnaît d’autres grandes personnalités du XXe siècle. Aucun besoin d’être un grand connaisseur d’art pour apprécier ce roman. Les uns et les autres croisés au détour de ce chemin de vie vous diront peut-être quelque chose… Ou peut-être pas. Et ce n’est pas grave. Le génie de Louis ne vous parlera peut-être pas… Mais sa sensibilité et sa douceur ne pourront que vous conquérir.

L’auteur, par sa plume, renforce la douceur qui émane du personnage de Louis et nous offre un texte d’une poétique simplicité ; pas de fioritures d’une grandiloquence inutile, juste les mots qu’il faut pour parler de cet homme atypique. Pour conter Louis Soutter, il fallait une certaine pudeur dans les mots sans pour autant être prude ; un exercice difficile, mais pas impossible. Layaz le réussit plutôt bien, exception faite de certains passages… Il adopte un rythme lent et pourtant très entraînant. Il y a dans sa façon de conter Louis un sentiment d’urgence ; l’urgence de faire revivre la ferveur de son art, son existentialisme dans la vie de l’homme.

En conclusion, ce roman probablement biographique m’a touchée, bien plus que je ne l’avais prévu. Il est parfois difficile de mettre des mots sur les mots et les maux qui nous ont fait chavirer, et pourtant, j’aimerais tant pouvoir vous transmettre tout ce que l’auteur a su transmettre à travers cette petite centaine de pages… Je ne peux donc que vous recommander chaleureusement d’ouvrir ce livre et de vous y plonger ! Et, parce-qu’on se lance rarement dans un roman aux antipodes de ce dont on a l’habitude sans raison, j’aimerais remercier l’adorable lectrice qui me l’a conseillé. Il faut rendre à César ce qui est à César ; je lui ai donc demandé de sélectionner les citations qui ont illustré cet article. En espérant qu’elles sauront convaincre la dernière part de scepticisme en vous !


« Après une minute, une vraie minute, il avait déclaré à tous ses clients que dans ses rêves, lui aussi voyait des femmes lascives et menaçantes, des tentatrices dont les visages se dérobaient. Et quel mal à cela? Et pourquoi le désir était-il un péché? A qui profitaient toutes ces règles et toutes ces contraintes? Barras qui, en ville ou sur d’autres terres, aurait dirigé un syndicat, ou un parti politique, proclama que c’étaient les patrons qui gagnaient d’avoir parmi eux des esprits congelés et des corps corsetés. »

(p. 140)

Louis Soutter, probablement est lauréat du prix Bibliomedia Suisse 2017, du Prix Suisse de Littérature 2017 et du Prix Régis de Courten. C’est un aussi une coup de coeur de la Bibliothèque Montreux Veytaux.

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